Il faut arrêter cette folie
Le Devoir, 23 novembre 2005, Libre opinion
Robert Laplante
Cela devait arriver et c'est en train
d'arriver. Le dérapage des projets d'hôpitaux universitaires s'accélère. Nous
apprenions jeudi dernier, 17 novembre, que le gouvernement Charest vient de
passer en mode alerte. Les dépassements de coûts atteignent déjà un milliard et
demi, et nous n'en sommes qu'aux premières phases! Le ministre de la Santé,
Philippe Couillard, a donc décidé de nommer un superviseur, Clermont Gignac,
pour tenter de contrôler des machines qui ont déjà commencé à s'emballer. Et que
va-t-il faire? Convoquer des comités, donner des contrats à des firmes privées
de consultation pour essayer de trouver la pierre philosophale! Cela va coûter
encore des dizaines de millions en études pour tenter de justifier
l'injustifiable.
Le ministre Couillard a beau vouloir se faire rassurant et minimiser «les
chicanes de docteurs» qui secouent les projets des deux hôpitaux universitaires,
le pire n'en continue pas moins de prendre forme. Le pire, c'est-à-dire le
gâchis provoqué par une erreur stratégique fondamentale, celle qui consiste à
maintenir, contre toute logique, la décision de conduire deux projets séparés.
Le ministre persiste pourtant : «En raison de la tradition, il est normal de
construire deux hôpitaux. Mais c'est pour cette raison que la complémentarité
est nécessaire. Je ne regrette pas notre décision.»
Le moins que l'on puisse dire, c'est que la tradition a le dos large. Assez
large, en tout cas, pour porter une scandaleuse iniquité : l'Université de
Montréal forme quatre fois plus de médecins pratiquant au Québec (40 %) que
McGill (10 %) et, pourtant, l'enveloppe budgétaire leur attribue chacune la
moitié des fonds. Toute une complémentarité ! Un partage inégal pour jeter les
bases d'une sereine collaboration ! Cela fait pitié de voir la médecine
francophone s'écraser devant une telle aberration.
La force de McGill
Le problème qui surgit n'a rien à voir avec la saine gestion et les règles de
contrôle budgétaire. C'est un problème de configuration institutionnelle. La
recherche de complémentarité est une recherche vaine et coûteuse pour la simple
et bonne raison qu'elle s'inscrit inéluctablement dans un affrontement entre
deux structures qui, toutes deux, se refusent à être incomplètes. C'est la
logique même.
Les batailles au sujet de la répartition des surspécialités (ainsi que des
équipements et du personnel de pointe qui en forment l'infrastructure) n'est pas
une bataille de clochers. C'est une lutte pour tenter de s'en tirer avec un
modèle d'organisation et une logique institutionnelle qui soient le moins
possible affectés par la logique tordue d'un partage qui condamne à des
solutions bancales.
Il est clair que derrière les propos lénifiant sur la complémentarité se cache
la recherche aussi féroce qu'hypocrite de mesures de mitigation. Et l'issue de
ce combat est connue d'avance : McGill possédant des ressources autrement plus
considérables que l'Université de Montréal, l'institution anglophone va imposer
sa suprématie par sa capacité à compenser les lacunes qui en résulteront. C'est
une logique qui consacrera la position hégémonique du CSUM sur la médecine
francophone, c'est écrit non pas dans le ciel mais bien dans un certain ordre
des choses.
Le Québec n'a certainement pas les moyens financiers de se payer deux
équipements de cette nature. Mais surtout, il commet une grave erreur en
engloutissant des ressources faramineuses pour tenter de préserver l'isolement
institutionnel de l'université McGill. La véritable complémentarité ne consiste
pas à faire fonctionner deux institutions en parallèle mais bien à intégrer dans
une configuration institutionnelle unifiée -- et définie en fonction de la
majorité -- l'institution anglophone. C'est une affaire de justice et de partage
équitable des ressources.
Et c'est un enjeu de citoyenneté. Le système de santé québécois doit certes
reconnaître et servir équitablement la minorité anglophone, personne ne remet
cela en cause. Mais il doit être clair que cela ne peut être fait au détriment
de la cohérence d'ensemble et de son équilibre institutionnel national.
Étant donné la nature et la vocation d'un tel superéquipement, il ne saurait,
par définition, y en avoir deux. Il n'y a qu'un navire amiral. Le dédoublement
ne sert qu'à entretenir des logiques de développement séparé qui n'ont plus rien
à voir avec le Québec contemporain. Et c'est bien la dernière chose dont
Montréal a besoin que cette consécration d'un bilinguisme institutionnel dans
l'offre de services de pointe.
Continuer de s'acharner à faire passer le partage inéquitable pour du respect ne
sert qu'à occulter des privilèges. Le système de santé québécois a besoin d'une
institution de premier plan dont la vocation, les ressources et l'intégration
soient véritablement au service du bien commun et de l'intérêt national bien
compris.
C'est pure idéologie et fuite en avant que de s'imaginer que le recours au
secteur privé -- consultants d'abord, investisseurs ensuite ? -- changera
quelque chose à la donne. Cela ne servira qu'à rallonger les délais et à
accroître l'exaspération, en plus de compromettre le développement de la
médecine québécoise et de son immense potentiel scientifique. On ne peut réparer
une erreur stratégique par du contrôle comptable. Une mauvaise conception, même
maquillée par l'expertise de grandes sociétés privées, reste une erreur
stratégique.
Il faut arrêter cette folie.